Extrait Bruno Maillard

Bruno Maillard

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Extrait du livre téléchargeable TEMOIGNAGES CONTEMPORAINS SUR L’EVEIL:

« La quête de l’éveil semble fondée sur l’a priori qu’il y a des facultés endormies ou qu’il y a un « dormeur » qui chercherait du fond de son sommeil à s’éveiller.
À la charnière des années 60 et 70, il m’est venu de constater progressivement et dans le détail, de quoi est fait l’endormissement, comment il se produit et quelle est la nature du « dormeur ».
En 1949, lorsque je suis né, je ne savais pas que j’étais « moi », je ne limitais pas mes sensations, mes peurs et mes espoirs à des définitions de « moi ».
Autour de « moi » les adultes m’appelaient déjà Bruno Maillard et pour eux, l’appartenance à une famille, à une histoire, à un groupe social, à une culture… me définissait déjà, mais je ne le savais pas. « Je » n’y participais pas, « je » n’y réagissais pas non plus. Je n’étais pas encore « endormi ».
L’idée de conceptualiser et de qualifier ÊTRE pour me sentir exister ne m’était pas venue, car « le doute d’être » n’était pas encore apparu à mon très jeune système nerveux.
Le premier souvenir marquant date de ma troisième année.
En 1952, un soir, ce tout petit garçon a interprété des paroles d’adultes à propos d’événements familiaux dramatiques. Les interprétations enfantines qui lui sont venues peuvent se résumer en une courte phrase : – dans ce monde terrible et injuste, « je ne serais » jamais à la hauteur.
En grandissant, au fur et à mesure que l’enfant « réfléchissait » sur « lui-même », la croyance : – j’existe en tant que celui qui n’est pas à la hauteur s’est structurée et elle est devenue : – je ne serais jamais à la hauteur des grands projets que mon ‘père omnipotent’ a pour ‘moi’. Confusément, « je » croyais me rassurer en confirmant mon existence par cette « identité pas à la hauteur », conçue comme « vraiment liée à l’existence », alors qu’elle relevait d’interprétations d’enfant et d’images mentales réfléchies les unes sur les autres et auto-confirmées.
Cette « identité conceptuelle » ne me rassurait pas et entretenait le trouble. Le caractère encombrant de telles « convictions à propos de soi » est évident. Que ces « convictions identitaires » aient pu produire des effets, entre autres, sur la scolarité n’étonnera personne. Pourtant, presque tout le monde évite soigneusement de voir « ses propres » convictions acquises à propos de « soi » au cours de « l’histoire personnelle ». C’est pourtant de telles convictions autoréférentielles qui poussent chaque adulte à chercher illusoirement une « réparation » – par exemple : – Devenir une personne impeccablement bien. – Obtenir l’amour pour toujours. – Trouver définitivement un sens à sa vie. – Pour toujours ne plus être seul, isolé, victime… – Avoir définitivement tout pouvoir sur sa destinée. – Être enfin complètement et définitivement réalisé, éveillé !
Ces belles « recherches personnelles » sont des réactions à des illusions acquises auprès d’autres personnes, elles aussi bien intentionnées. Le temps passant, ces illusions prennent l’allure de la réalité et la conviction s’installe comme allant de soi : – je ne suis pas ce qu’il faudrait que je sois pour que les choses aillent mieux.
Ces traductions du doute ontologique semblent « me » donner du corps et de la réalité. En fait, cette activité mentale qui se voudrait rassurante entretient la peur, le doute et le trouble.

Comme beaucoup d’adultes que je rencontre aujourd’hui, je focalisais mon attention sur ce qui m’apparaissait être des problèmes de vie, sans voir que ces problèmes ne semblaient insolubles que parce qu’ils étaient regardés d’un « point de vue » constitué par une somme de convictions illusoires acquises à propos de « moi ».
Comme beaucoup des adultes que je rencontre aujourd’hui, tout jeune je « survivais » dans l’espoir de « devenir » ce que je croyais ne pas être, je « survivais » dans l’espoir d’obtenir ce dont je croyais structurellement manquer. Lorsque je « réfléchissais » sur « moi », « l’image » de « moi » se réfléchissait sur « elle-même » pour confirmer illusoirement « l’image » comme étant la « réalité » de « mon existence ». Il résultait de cette confusion que je tenais à cette image illusoire comme à la vie. »